Le tarot avant la divination : un objet imprimé
Le tarot naît en Italie du Nord vers 1440 comme un jeu de cartes, avec des règles, des plis et des atouts. Son usage divinatoire n’apparaît qu’à la fin du XVIIIe siècle, à Paris, soit plus de trois siècles plus tard. Entre les deux, ce sont des ateliers d’imprimeurs qui ont fixé les images que l’on interprète aujourd’hui.
Un jeu de levées, et rien d’autre
Les premières mentions du trionfi apparaissent dans les comptes des cours de Ferrare et de Milan autour de 1440. Le jeu ajoute aux quatre couleurs ordinaires une cinquième série d’images qui coupe les autres : ce sont les atouts, et le mot italien qui les désigne a donné notre mot triomphe. La mécanique est celle d’un jeu de levées, comparable à celle du bridge.
Les jeux peints de cette époque, comme les cartes dites Visconti-Sforza, sont des objets de luxe, rehaussés d’or, commandés par des familles princières. Ils ne circulent pas : ce sont des cadeaux de cour.
L’atelier, le bois et le pochoir
Le tarot devient un objet courant quand il passe à l’impression. Le procédé est stable pendant trois siècles : un bloc de bois gravé en relief donne le trait noir, puis les couleurs sont posées au pochoir, un pochoir par couleur, souvent quatre ou cinq. Le résultat est reconnaissable à ses aplats qui débordent légèrement du trait.
C’est cette technique qui explique la physionomie des cartes dites de Marseille. Les visages sont simplifiés parce qu’un bloc de bois ne rend pas les demi-teintes ; les couleurs sont peu nombreuses parce que chaque pochoir supplémentaire coûte un passage ; les contours sont épais parce qu’ils doivent survivre à l’usure du bois, qui imprime des milliers de feuilles.
Pourquoi Marseille, et ce que le nom recouvre
Le nom est tardif : il se répand au XXe siècle pour désigner une famille de jeux dont les modèles ont circulé en Europe occidentale, et dont des ateliers de Marseille, Besançon, Lyon et de Suisse romande ont produit des variantes. Deux jeux servent aujourd’hui de références : celui de Jean Noblet, vers 1650, et celui de Nicolas Conver, daté de 1760.
Les différences entre ateliers sont réelles et documentées : un objet tenu d’une main ou de l’autre, une couleur de vêtement, un détail d’architecture. Elles viennent de recopiages successifs, chaque graveur reprenant le bloc d’un prédécesseur avec ses propres approximations. Beaucoup d’interprétations modernes reposent sur des détails qui sont, en réalité, des accidents de gravure.
Le basculement vers la divination
La bascule est datable. En 1781, Antoine Court de Gébelin publie un essai où il affirme que le tarot serait un livre égyptien sauvé de l’Antiquité. L’affirmation est fausse, et elle est réfutée dès le XIXe siècle, mais elle fonde l’usage divinatoire. Quelques années plus tard, un cartomancien parisien connu sous le nom d’Etteilla publie les premières méthodes de tirage et fait éditer un jeu conçu pour cela.
Il faut donc tenir les deux faits ensemble : les images sont anciennes et documentées, la lecture divinatoire qu’on en fait est récente et repose sur une origine imaginaire. Cela n’enlève rien à l’intérêt des cartes, mais cela situe ce qu’on lit quand on les lit.
Ce qu’on voit sur une carte ancienne
Sur un tirage d’époque, le papier est un carton de plusieurs feuilles collées, dont la tranche se dédouble avec l’usage. Le dos est presque toujours uni ou couvert d’un semis, pour que le motif ne trahisse pas la carte. Beaucoup de jeux portent une marque fiscale : la carte à jouer a été taxée en France pendant des siècles, et cette marque permet souvent de dater l’objet à quelques années près.
Questions fréquentes
Le tarot vient-il d’Égypte ?
Non. L’hypothèse égyptienne date de 1781 et ne repose sur aucun document. Les plus anciennes traces du jeu sont italiennes et remontent aux années 1440.
Pourquoi certains arcanes n’ont-ils pas de nom ?
Dans les jeux anciens, la treizième lame est le plus souvent laissée sans titre. L’explication la plus simple est typographique et commerciale, et non ésotérique : les ateliers évitaient d’imprimer un mot jugé de mauvais augure sur un objet vendu.
Les couleurs d’origine sont-elles connues ?
Partiellement. Les pochoirs employaient un petit nombre de teintes, et les exemplaires conservés ont vieilli différemment selon leur conservation. Les restitutions modernes reposent sur des comparaisons entre plusieurs tirages du même atelier.