Comment se lit une planche d’emblèmes alchimiques

Publié le 8 août 2026 · par Ariane Delcourt

Comment se lit une planche d’emblèmes alchimiques
En bref

Un lion qui dévore un soleil, un roi qui se noie, un corbeau posé sur un crâne : les traités d’alchimie de la Renaissance sont pleins de figures qui semblent absurdes. Elles ne le sont pas. Chacune désigne une opération précise, et l’image sert à la fois de mémoire technique et de verrou pour qui n’a pas la clé.

Une image qui tient lieu de mode d’emploi

Les grands recueils d’emblèmes alchimiques paraissent entre 1600 et 1625, en Allemagne principalement. L’Atalanta fugiens de Michael Maier, imprimé à Oppenheim en 1617, en est le cas le plus abouti : cinquante planches gravées, accompagnées chacune d’une épigramme et d’une fugue musicale. Le livre se regarde, se lit et s’écoute.

Ce dispositif n’a rien d’un ornement. À une époque où le vocabulaire chimique n’est pas fixé, où chaque atelier nomme ses substances à sa manière, l’image joue le rôle d’une notation commune. Un lion vert désigne partout la même chose, là où le mot qui le nomme change d’un auteur à l’autre.

Trois couches de sens dans la même gravure

Une planche d’emblème se lit sur trois niveaux, et c’est ce qui la rend déroutante au premier regard. Le niveau littéral montre une scène : un personnage, un animal, un paysage. Le niveau opératoire désigne une manipulation de laboratoire : une dissolution, une calcination, une distillation. Le niveau moral, enfin, applique la même figure au travail intérieur de l’opérateur.

Les trois sont voulus simultanément. C’est pourquoi une même gravure peut être commentée par un chimiste, par un théologien et par un moraliste sans qu’aucun n’ait tort : le dispositif est conçu pour supporter les trois lectures.

Le vocabulaire de base, en quelques figures

Le roi et la reine désignent le plus souvent le soufre et le mercure, les deux principes que la tradition tient pour les composants de tous les métaux. Leur union, figurée par un mariage, est la combinaison des deux. Le corbeau, ou la tête noire, nomme l’étape dite de la nigredo : la matière noircit, ce qui est un fait d’observation banal en chimie et devient dans l’emblème le signe d’une mort nécessaire.

Le paon, dont la queue déploie toutes les couleurs, correspond à la phase où le mélange chatoie avant de blanchir. Le pélican qui s’ouvre la poitrine pour nourrir ses petits désigne un appareil de distillation circulaire, dont les deux anses ramènent le liquide condensé dans le ballon : l’objet porte encore ce nom aujourd’hui dans les catalogues de verrerie ancienne.

Pourquoi ce langage était volontairement opaque

Les auteurs le disent eux-mêmes : ils écrivent pour être compris de quelques-uns et incompris du plus grand nombre. Trois raisons se cumulent. La première est économique : une recette qui marche vaut de l’argent, et il n’existe alors aucun brevet. La deuxième est prudentielle : la transmutation touche à la monnaie, donc au souverain, et plusieurs alchimistes ont fini emprisonnés. La troisième est doctrinale : la tradition tient que le savoir doit être mérité, et qu’une connaissance donnée sans effort ne serait pas comprise.

Il faut ajouter une raison plus prosaïque, que les historiens des sciences soulignent depuis les années 1990 : une part de ces textes ne décrit rien de reproductible. L’obscurité y couvre parfois l’absence de contenu, et il est impossible de trancher au cas par cas sans refaire les manipulations.

Ce que ces planches ont laissé

L’alchimie a produit des appareils, des tours de main et des substances qui sont passés tels quels dans la chimie : le bain-marie, l’alambic, l’eau régale, l’acide nitrique. Les emblèmes, eux, ont eu une autre postérité : ils ont nourri l’iconographie, la psychologie des profondeurs au XXe siècle, et une bonne part de l’imagerie ésotérique contemporaine, souvent coupée de ce qu’ils désignaient.

Regarder une planche pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un document daté, gravé par un atelier identifiable, pour un lectorat précis, rend l’objet beaucoup plus intéressant que la formule mystérieuse à laquelle on le réduit d’ordinaire.

Questions fréquentes

Ces gravures sont-elles l’œuvre des alchimistes eux-mêmes ?

Presque jamais. Elles sont dessinées et gravées par des artisans professionnels, d’après un programme fourni par l’auteur. Pour l’Atalanta fugiens, le graveur est Matthäus Merian l’Ancien, qui n’était pas alchimiste.

Existe-t-il un dictionnaire fiable de ces symboles ?

Aucun qui vaille pour tous les auteurs. Les correspondances varient d’un traité à l’autre, et c’est délibéré. Un symbole se lit dans le système de son livre, pas dans un lexique universel.

Où voir ces planches aujourd’hui ?

Les grandes bibliothèques patrimoniales en conservent des exemplaires, et beaucoup ont été numérisées. Les voir en volume, dans le livre, change la lecture : le format, la qualité du tirage et le voisinage du texte font partie du dispositif.

A
L’auteur

Ariane Delcourt

Ariane Delcourt écrit sur l'ésotérisme en partant des objets qui l'ont fixé : verrières, tympans, cartes gravées, planches d'emblèmes. Elle s'intéresse moins à ce que ces savoirs affirment qu'à la façon dont ils ont été mis en images, pour qui, et à quel prix. Elle ne recommande aucune pratique et ne privilégie aucune confession.

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